AVEC
? Avec
AVEC est une racine profonde de l'écosystème, réalisée entre 2015 et 2017. Quatre-vingt-une peintures à l'huile sur lin. L'artiste peint toujours la moitié gauche du portrait, à partir d'une photographie ; la moitié droite reste entièrement ouverte au modèle, qui peut écrire, dessiner, recouvrir, brûler. La réalité de l'œuvre devient la somme de deux vérités qui ne se ressemblent pas.
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LECTURE SÉMANTIQUE
AVEC — entièrement en majuscules, pas d'extraction typographique. L'opération est un pivot : la préposition la plus courante de la langue française — transparent, fonctionnel, invisible — est érigée en titre, en concept, en posture. Avec cesse d'être un lien grammatical pour devenir une question philosophique : qu'est-ce qu'être réellement avec l'autre — partager une surface, laisser la moitié de son œuvre à ce que l'autre en fait, accepter qu'il la brûle ?
? Avec — le sous-titre répète le titre à l'identique. L'opération est un emboîtement : la question est déjà dans le mot, le mot contient sa propre interrogation. Avec ? — la préposition devient incertaine, suspendue. Être avec l'autre : est-ce possible ? Est-ce que cela signifie quelque chose au-delà du protocole ? La tautologie ne répond pas — elle creuse.
LE DISPOSITIF
AVEC repose sur une asymétrie fondatrice. L'artiste peint toujours la moitié gauche du portrait, tirée d'une photographie. La moitié droite est entièrement ouverte au modèle, qui peut intervenir à tout moment — dans l'espace de la galerie ou dans l'intimité de l'atelier, sans que le geste soit nécessairement public ou performatif.
L'intervention peut prendre toutes les formes : écriture, dessin, recouvrement total, destruction. Certaines toiles ont été entièrement recouvertes, d'autres brûlées. Le refus d'intervenir est lui aussi une intervention valide. Aucune instruction n'est donnée au modèle sur la forme de son geste — seulement l'espace et la matière.
Les modèles sont toutes les personnes intéressées par le projet, proches ou inconnues, sans distinction.
L'ASYMÉTRIE COMME PRINCIPE
Pourquoi la gauche, pourquoi la droite ? Le choix n'est pas neutre. La moitié gauche du visage est, dans la lecture occidentale standard, celle qui se lit en premier — on commence par la gauche, c'est le côté du début. L'artiste y inscrit son geste comme préliminaire, comme première phrase d'un dialogue.
La moitié droite est celle qui se lit en second, celle où la phrase doit se conclure. C'est cette moitié qui est laissée au modèle. Le portrait devient phrase à deux locuteurs, où chaque côté répond à l'autre — ou refuse de répondre, ou efface la question.
L'asymétrie sépare et relie. Elle sépare parce qu'elle assigne à chacun son territoire : moitié peinte par l'artiste, moitié laissée à l'autre. Elle relie parce que les deux moitiés appartiennent au même portrait, à la même photographie d'origine, au même visage qu'elles décomposent ensemble. Aucune œuvre AVEC ne tient sans les deux côtés simultanément — même si l'un est vide, c'est sa vacance qui fait sens.
LE REFUS COMME INTERVENTION
Aucune instruction ne précise au modèle ce qu'il doit faire. Une zone est libre, des outils sont disponibles, un temps est laissé. Le modèle choisit. Certains modèles écrivent — un texte court, un mot répété, une lettre adressée. Certains dessinent — un motif, une figure, une trace abstraite. Certains recouvrent la peinture de la moitié gauche par leur intervention — la moitié droite devient majoritaire. Certains brûlent. Certains ne font rien.
Le refus d'intervenir est lui aussi une intervention valide. La moitié droite vide n'est pas un échec du protocole — c'est la position spécifique d'un modèle qui choisit de laisser la question ouverte. AVEC accepte cette possibilité parce que choisir le silence est aussi parler.
Cette acceptation distingue AVEC d'autres séries participatives qui imposent un geste (LIbrE — tatouer, conPASSION — graver, lOSt — apposer une gommette). Dans AVEC, l'amplitude des interventions possibles inclut leur propre négation. Ce qui rend la série difficile à classer comme purement participative : elle est aussi, pour certains modèles, exclusivement contemplative.
L'ÉCONOMIE PARTAGÉE
En cas de vente, la valeur de l'œuvre est répartie. Moitié entre l'artiste et le modèle, ou en tiers si la galerie est partie prenante. L'économie de l'œuvre est aussi une économie partagée — l'auteur et celui qui a agi sur l'œuvre sont reconnus à égalité.
Cette répartition n'est pas symbolique. Elle implique que chaque modèle, en cas de vente de l'œuvre, perçoit la moitié du prix. Le contrat moral est inscrit dans le protocole. Si AVEC vend une œuvre 10 000 €, le modèle reçoit 5 000 €, peu importe le statut du modèle (proche de l'artiste ou inconnu rencontré une seule fois).
La radicalité du dispositif tient à la durée. AVEC ne dit pas seulement « vous co-créez avec moi sur le moment » — elle dit « votre intervention vous appartient économiquement à parts égales, et cela reste vrai au moment où l'œuvre se vend, même des années plus tard. » La signature partagée engage la valeur partagée.

2016 — Grand Hôtel, Châtel-Guyon, France
ŒUVRES
Quatre-vingt-une peintures à l'huile sur lin, formats du 27×41 cm au 250x400 cm pour la plupart. Sélection présentée ici, avec différents types d'intervention du modèle.
EXPOSITIONS
2018 — Galerie 55 Bellechasse, Paris, France
2017 — Galerie 18bis, Paris, France
2016 — Les Abattoirs, Riom, France
2016 — Grand Hôtel, Châtel-Guyon, France
PLACE DANS L'ÉCOSYSTÈME
AVEC est une racine profonde qui pose la question de l'altérité et de la co-construction du réel. Elle dialogue avec JE SUIS UNE PUTE sur la responsabilité partagée et la répartition économique de l'œuvre — mais là où JE SUIS UNE PUTE engage le collectionneur dans une chaîne de valeur, AVEC engage le modèle dans une rencontre directe et irréversible avec la surface peinte. Elle dialogue avec LIbrE sur l'abandon du contrôle et la liberté du geste de l'autre — mais là où LIbrE ouvre le corps de l'artiste, AVEC ouvre le corps de l'œuvre. Elle croise aussi le bourgeon Marie-Agnès Gillot : la danseuse étoile, modèle de l'œuvre 923 · AVEC GILLOT, deviendra la figure centrale d'un projet performatif à venir — l'écosystème relie ses séries par les personnes autant que par les principes. SEPPUKU inversera plus tard le principe fondateur d'AVEC : là où AVEC part de fragments pour composer une réalité plurielle, SEPPUKU défait une unité pour redistribuer ses fragments. Elle nourrit le tronc en révélant que la vérité n'est jamais unique : la réalité est la somme des vérités individuelles qui la constituent, fragment par fragment.
RÉCAP FINAL
AVEC — 2015-2017, série fermée. Quatre-vingt-une peintures à l'huile sur lin, formats du 27×41 cm au 400×250 cm (la plupart en petits formats). L'artiste peint la moitié gauche, le modèle intervient librement sur la moitié droite. Toutes formes d'intervention acceptées, refus compris. Répartition économique : moitié artiste / moitié modèle, ou en tiers si galerie. Présentée à Paris, Riom et Châtel-Guyon de 2016 à 2018.












