DÉMARCHE – L'ARBRE & L'ABSURDE

"ABSURDE" Solo show - 2023 – École d’Art, Riom, France
Texte CONDENSÉ
Depuis 1987, Sébastien Layral D'Alessandro développe une œuvre articulant peinture figurative, performance et dispositifs participatifs. Au cœur de cette démarche, une interrogation héritée d'Albert Camus : comment rendre l'absurde habitable ?
En 2022, après trente-cinq années d'exploration, la série LOst-It — 12 000 peintures de Post-its froissés transposant Le Mythe de Sisyphe (83 réalisées) — émerge comme tronc fondateur. Ce moment pivot cristallise rétroactivement trente-cinq ans de création et révèle l'absurde comme condition créatrice plutôt que comme impasse.
L'œuvre s'organise selon une métaphore : le Ficus macrophylla du Giardino Garibaldi à Palerme, dont les racines aériennes deviennent troncs. Quatre niveaux dialoguent sans hiérarchie. Le tronc fondateur (LOst-It). Les branches (LIbrE, inTIME, SEPPUKU, CEnSURE, loSt-orIgaSMIQUE, O Μινώταυρος, PlAIsiR loSt-it). Les racines longues, accumulées depuis 1987 (PEINTOMATON, dOUTe, lOSt, Gaité, Froissée, Salò et dix-huit autres). Les bourgeons en cours, trois projets non encore exposés (yuBITsUME, JoeyStarr, Marie Agnès Gillot).
Nourrie par la pratique de l'Aïkido, cette recherche transforme la confrontation en coopération. À travers Ma-ai (distance juste) et Irimi (engagement direct), peindre ou performer devient un dessaisissement : un renoncement à la maîtrise pour que l'autre devienne acteur de l'œuvre. L'engagement humanitaire au sein de FA.ZA.SO.MA. (Madagascar, présidence depuis 2016) prolonge cette éthique sur un terrain où aucune production plastique n'a lieu.
L'œuvre est une situation plutôt qu'un objet. L'inachèvement y est condition de vie.
ENCADRÉS
LA PHRASE FONDATRICE
« Que nous devons-nous d'être au monde ? »
Cette question traverse l'ensemble du travail depuis 1987. Elle relie la peinture, la performance, les dispositifs participatifs et l'engagement humanitaire.
LOst-It EN CHIFFRES
LOst-It — 2022 → 2122 12 000 peintures prévues · 83 réalisées · 0,7 % du projet Inspiré du Mythe de Sisyphe d'Albert Camus Projet volontairement inachevable
CITATION CAMUS
« La liberté, c'est pouvoir défendre ce que je ne pense pas, même dans un régime ou un monde que j'approuve. C'est pouvoir donner raison à l'adversaire. »
— Albert Camus, Carnets II, 1942-1951
CARTE DE L'ÉCOSYTÈME
Tronc — LOst-It
Branches. — PlAIsiR loSt-it · O Μινώταυρος · loSt-orIgaSMIQUE · CEnSURE · inTIME · LIbrE · SEPPUKU
Racines — Froissée · PERDerSi · moissoNB1 · diCIBLE · Salò · surJEctif · Dans le ventre de la peinture · Think Say Do Briffaut · Je suis une pute · Avec Danzé · AVEC · Graff · lOSt · Vanité · Désire · Intimate · conPASSION · Rétro · INO ONI · Fanimal · dOUTe · Gaité · PEINTOMATON · PEINTURE
Bourgeons — yuBITsUME · JoeyStarr · Marie Agnès Gillot
POINTS CLÉS
A. FONDATIONS
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Question fondatrice : « Que nous devons-nous d'être au monde ? »
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Structure vivante : un arbre où racines, tronc, branches et bourgeons dialoguent sans hiérarchie rigide.
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Moment pivot (2022) : LOst-It émerge comme tronc, cristallise et réorganise rétroactivement trente-cinq ans de création.
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Reconnaissance plutôt que réinterprétation : les œuvres anciennes sont relues à la lumière de l'absurde, révélant des possibilités déjà présentes.
B. STRUCTURE
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Praxis : ce texte est une trace, non un programme. La théorie émerge de l'action.
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Outils plastiques : Ma-ai (distance juste) et Irimi (engagement direct), issus de l'Aïkido.
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Principe créatif central : le dessaisissement, la perte de contrôle comme condition du dialogue.
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Bourgeons : projets en cours qui témoignent que l'arbre reste poreux aux rencontres et continue de pousser.
C. PRINCIPES DIRECTEURS
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Peinture et performance indissociables, partageant la même question sur l'engagement simultané du corps et de la pensée.
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Le corps comme matériau brut, non comme vecteur d'expression narcissique.
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Le public devient acteur, responsable de ce qui advient entre lui et l'œuvre.
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Confrontation transformée en coopération.
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L'absurde comme condition habitable, non à résoudre mais à reconnaître.
D. TEMPORALITÉ ET ENGAGEMENT
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Temporalité : LOst-It (2022–2122), inachèvement comme garantie de croissance.
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Humanitaire : FA.ZA.SO.MA., présidence depuis 2016, sans aucune production plastique sur place.
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Chaque œuvre est une situation, non un objet.
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Inachèvement : condition de vie, non défaut.
texte COMPLET
1. UNE QUESTION FONDATRICE
« Que nous devons-nous d'être au monde ? »
Cette interrogation traverse l'ensemble du travail depuis 1987. Ce texte n'en est pas le programme mais la trace : une tentative d'harmoniser raison, émotion et sensation à partir de faits. La théorie ne précède pas l'action, elle en émerge.
En 2022, après trente-cinq ans d'exploration, LOst-It émerge comme tronc fondateur. Cette série transpose Le Mythe de Sisyphe en 12 000 peintures de Post-its froissés (83 réalisées, 0,7 %). Le travail reconnaît sa propre logique, nomme enfin ce qui circulait souterrainement : l'absurde comme condition créatrice.
2. PENSER COMME UN ARBRE

Ficus macrophylla monumental de Giardino Garibaldi, piazza marine à Palermo.
La pratique s'organise selon la métaphore d'un arbre vivant dont les racines, le tronc et les branches dialoguent sans cesse. Cette structure découle d'un mode de pensée naturellement arborescent où plusieurs logiques se développent en parallèle sans hiérarchie préalable, et où l'ordre émerge de l'accumulation.
La métaphore s'appuie sur une réalité botanique : le Ficus macrophylla du Giardino Garibaldi à Palerme, planté en 1863. Cet arbre monumental développe des racines aériennes qui descendent vers le sol et deviennent à leur tour des troncs. La distinction entre racine, branche et colonne s'y trouble. Chaque partie semble soutenir l'ensemble. La croissance n'est pas verticale mais circulaire, fractale, interconnectée.
C'est cette image qui guide la pratique : une circulation permanente où ce qui nourrit peut aussi être nourri, où une série ancienne peut devenir racine, une performance devenir branche, un projet bref ouvrir une direction nouvelle. L'inachèvement y est condition de croissance.
3. LES QUATRE NIVEAUX
L'arbre se déploie en quatre niveaux : le Tronc fondateur, les Branches, les Racines, et les Bourgeons en devenir. Aucun n'a préséance sur les autres. Chacun se nourrit de tous.
En 2022, après trente-cinq années d'exploration, LOst-It émerge comme tronc fondateur. Cette série transpose Le Mythe de Sisyphe en douze mille peintures de Post-its froissés, à réaliser sur un siècle, de 2022 à 2122. Le Post-it est la chose qu'on se propose de faire, le pense-bête de l'intention quotidienne. Froissé, il devient symbole d'abnégation, de procrastination, d'abandon. Peindre ces fragments, c'est se proposer chaque jour d'incarner le livre de Camus, d'en étudier les ressources, d'en grandir comme être humain. Chaque peinture contient en creux l'essai entier, amputé de ses mots.
Le paradoxe surgit alors : le tronc n'ajoute rien à l'œuvre, il la réorganise. LOst-It cristallise trente-cinq ans de questionnements sous une interrogation unique : comment l'absurde devient-il habitable ? À sa lumière, les séries antérieures changent de statut. Les œuvres anciennes, relues, révèlent des possibilités qui n'apparaissaient pas auparavant. Les œuvres en cours savent désormais ce qu'elles cherchent.
83 peintures réalisées sur 12 000 à ce jour. Moins de un pour cent. Ce n'est pas un échec, c'est le cadre. Un cadre absurde en lui-même : un siècle estimé à partir d'une capacité annuelle calculée, et la certitude de ne jamais savoir si l'estimation était juste. Le projet ne s'achèvera jamais. C'est précisément ce paradoxe qui garantit que les branches continueront de croître, que l'arbre ne deviendra jamais monument figé.
LE TRONC (2022 - 2122)

1192 • loSt-It
"dans un certain sens, il fit bien" p.18
Œuvre N°45/12000 • 2023 • huile sur toile encadrée • 33x88 cm
À la lumière du tronc, sept séries se déploient comme branches. Quatre sont des œuvres antérieures relues à la lumière de LOst-It. Trois éclosent directement du tronc.
LIbrE radicalise la question de l'engagement : le public tatoue librement le corps de l'artiste, devenant auteur d'une trace irréversible. inTIME confronte chacun à l'absurde de son rapport au monde — chaque toile exposée disparaît si personne n'agit, et l'acte d'achat devient geste de sauvegarde au profit d'Akamasoa ou d'une association écologique du lieu d'exposition. SEPPUKU détourne le sacrifice ritualisé pour court-circuiter le marché de l'art, la notion de propriété et la responsabilité individuelle ; chaque lancer de fléchette parfait la toile et redistribue. Son protocole s'applique désormais au tronc lui-même par LOst-It SEPPUKU. CEnSURE déplace la question là où on attendait l'opposition frontale : le lobule gauche de l'oreille devient sculpture, et l'œuvre finance sept projets humanistes.
Trois branches éclosent ensuite du tronc. loSt-orIgaSMIQUE applique la transposition camusienne à l'intimité sexuelle, où la pensée intrusive devient origami de vulve peinte. O Μινώταυρος fait du Minotaure une métaphore des labyrinthes intérieurs et accueille la mémoire d'Elena D'Alessandro Layral en travail de deuil. PlAIsiR loSt-it pose la distinction radicale entre plaisir et bonheur que notre époque confond.
Ces sept séries partagent une même méthode : engager le corps, dessaisir le geste, transformer la confrontation en coopération.
LES BRANCHES (2017 - 2026)

"LIbrE" Performance - 2025 – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris, France
Avant l'émergence du tronc, l'arbre n'était que racines. Trente-cinq années de protocoles, d'expériences et de questions accumulées sans projet conscient, créant un réseau souterrain dont seul le temps a révélé la cohérence. Vingt-quatre séries constituent ce socle, organisées en deux régimes botaniques distincts : une racine pivot et vingt-trois racines latérales. Aucune n'est secondaire ; chacune a contribué à rendre le tronc possible.
Racine pivot — PEINTURE (depuis 1987, en cours).
Antérieure à tout protocole, PEINTURE est la racine d'origine et la seule qui continue de descendre tandis que l'arbre pousse. Elle n'est pas un dispositif : elle est le rapport direct à la matière et au geste, sans cadre conceptuel autre que celui-ci. Trois fonctions s'y superposent. Origine : c'est de PEINTURE que toutes les autres séries ont émergé. Test : les hypothèses formelles s'éprouvent ici avant de devenir protocole, ou meurent en silence. Refuge : quand une série déborde sa propre règle, quand le médium fausse le rapport au protocole, quand l'échec continue, les peintures concernées reviennent ici. PEINTURE absorbe ce que les protocoles ne savent pas tenir. C'est pourquoi la racine pivot ne se referme jamais — elle reste vivante, vacante, disponible. Elle est la condition de possibilité du tronc et le lieu où le tronc continue de puiser.
Racines latérales (vingt-trois séries).
Cinq familles thématiques organisent leur lecture, sans hiérarchie de valeur entre elles.
Image, modèle, présence.
PEINTOMATON déploie six dispositifs entre 2000 et 2015 autour de la double définition de l'écran — surface qui donne à voir et obstacle qui protège — transformant le visiteur en modèle par bâche translucide, cabine, caméra ou réseau. Fanimal demande à chaque participant à quel animal ou partie d'animal il se sent associé et peint la rencontre en blanc de titane, ponçage traversant à l'appui. INO ONI articule corps, écriture et image en une œuvre validée par le modèle d'un coup de pinceau blanc, puis volontairement érodée. Vanité photographie le visiteur, peint son portrait à la graphite, puis lui remet les outils pour qu'il parfasse son image — restitution de l'autorité sur sa propre représentation. Intimate engage un protocole fondé sur la fermeture : douze peintures co-créées dans l'atelier, jamais exposées — l'absence d'exposition est constitutive.
Désir, asymétrie, partage.
Désire part du principe que chaque portrait naît d'un désir réel — romantique, charnel, intellectuel ou amical — et reçoit un autoportrait du modèle marouflé invisible au dos de la toile. AVEC instaure une asymétrie fondatrice : l'artiste peint la moitié gauche, laisse la moitié droite ouverte au modèle ; certaines toiles ont été entièrement recouvertes, d'autres brûlées. Avec Danzé prolonge cette logique dans la collaboration avec la peintre Sabine Danzée, transposant la co-construction au mouvement. Gaité, née d'une invitation d'un dentiste-collectionneur, restitue à celui qui a permis de sourire vingt-huit toiles d'autres sourires, dévoilées une à une au vernissage. Je suis une pute engage le collectionneur en chaîne de responsabilités : il pose à son tour pour un portrait dont la vente lui revient pour agir.
Critique, doute, humour.
dOUTe accueille les critiques des spectateurs comme combustible créatif et fait du doute une méthode — cent quatorze peintures qui posent la même question sans y répondre. Rétro décline dix-sept autoportraits de l'artiste en 2012, associés chacun à une critique marquante reçue pour chacune des dix-sept années depuis 1995 ; la critique est inscrite sur la toile et au dos, visible et souterraine. Think Say Do Briffaut naît d'une critique amicale (« t'es nul en commercial, fais donc un crâne à la mode »), accepte la commande, et livre chaque crâne avec un feutre acrylique pour que le collectionneur soit le vendeur et que l'atération fasse partie des possibles. surJEctif stratifie les regards sur un même portrait par couches de calque successives.
Engagement, collectif, corps inscrit.
PERDerSi demande au modèle de confier un objet de valeur enfermé dans le châssis ; l'objet disparaît derrière la toile. lOSt propose au public d'apposer une gommette rouge sur la toile pour un euro ; chaque fragment acquis disparaît visuellement, chaque euro devient huit repas scolaires pour les enfants malgaches. Graff, présentée dans une ancienne prison, invite douze mille spectateurs à s'inscrire sur une toile collective de vingt mètres dont un fragment sera tatoué sur le corps de l'artiste. conPASSION rassemble dix sept participants qui tatouent à tour de rôle leur présence sur le corps de l'artiste, en piquant l'encre avec des fleurs de cerisier le long d'un arbre déjà gravé dans le dos. Dans le ventre de la peinture représente des personnalités engagées — politiques, sociales, artistiques — par brouillage volontaire de l'image : les samouraïs modernes n'existent que dans l'action, jamais dans une représentation stable.
Histoire, pouvoir, marché.
diCIBLE fait de chaque lancer de fléchette une opération économique : le prix de l'œuvre décroît à chaque zone touchée jusqu'à pouvoir atteindre zéro, rendant traçable ce que le marché tait — l'interdépendance entre valeur et redistribution. moissoNB1 convoque le mythe autochtone du Windigo — la cupidité dévorante — pour révéler la répétition tragique des cycles de pouvoir, chaque détenteur s'octroyant les facilités morales que ses prédécesseurs ont déjà accordées. Froissée prélude au tronc : les premiers froissements peints, avant que la transposition camusienne ne nomme l'enjeu. Salò interroge la pulsion de pouvoir et l'image du corps dans la lignée de Pasolini.
Les racines continuent de circuler quand le tronc émerge. Chaque nouvelle création devient acte de reconnaissance rétrospective.
LES RACINES (1987 - 2022)

Série Désire - 2014 – Atelier, Châtel Guyon, France
Le bourgeon, en botanique, est l'organe qui contient la promesse d'une feuille, d'une branche, parfois d'une racine. Il est ce qui s'apprête à éclore, ce qui n'a pas encore choisi sa forme. Trois projets occupent aujourd'hui cette position dans l'arbre : yuBITsUME, JoeyStarr et Marie Agnès Gillot.
Aucun n'a encore donné lieu à une exposition. Tous sont en travail. Ce sont des rencontres dont la forme plastique reste à trouver, des protocoles en cours d'élaboration, des collaborations qui cherchent leur point d'équilibre entre la peinture, la performance et la présence de l'autre.
yuBITsUME emprunte au rituel yakuza du sacrifice du doigt et prolonge, depuis ce déplacement, la question du dessaisissement et de la perte volontaire déjà ouverte par SEPPUKU et CEnSURE. L'amitié avec le rappeur JoeyStarr est en cours de définition. Celle avec la danseuse étoile Marie Agnès Gillot s'inscrit dans la lignée des dialogues avec le mouvement.
Ces bourgeons attestent que l'arbre continue de pousser. Ils peuvent devenir branches structurelles si la rencontre avec le tronc se confirme dans la durée. Ils peuvent rester bourgeons longtemps. Ils peuvent aussi tomber sans éclore. C'est cela, vivre comme un arbre : ne pas savoir d'avance ce qui passera de la promesse à la forme.
LES BOURGEONS (EN PROJET)
Projet Avec Marie Agnès Gillot - 2018 – Atelier, Châtel Guyon, France

4. LES PRINCIPES DIRECTEURS
PEINTURE ET PERFORMANCE INDISSOCIABLES
Depuis 1987, refus de séparer peinture et performance, non comme choix esthétique mais comme nécessité structurelle. Une trilogie organise cette indissociabilité : le concept est du domaine du penser, la peinture du domaine du dire, la performance du domaine du faire. Dire ce qu'on pense, faire ce qu'on dit. Trois niveaux coexistent : peindre est un miroir qui engage la façon d'être au monde dans chaque geste ; l'objet peint est ce qui reste, parfois altéré par des protocoles participatifs ; la performance engage l'autre dans le processus de fabrication. Ce que peinture et performance partagent : la même éthique du faire, engager sa présence sans prétendre au contrôle.
LE CORPS, MATÉRIAUS ET RESPONSABILITÉ
Le corps n'est ni vecteur d'expression narcissique ni surface de projection. C'est un matériau brut qui résiste et impose ses propres lois.
Deux concepts d'Aïkido le traversent.
Ma-ai — la distance juste. Le Ma-ai désigne l'intervalle où la relation devient possible. Ce n'est ni une fuite, ni une défense, ni une domination. C'est la distance à partir de laquelle l'autre commence à m'affecter. Dans la peinture, le Ma-ai est l'espace entre le pinceau et la toile, entre l'intention et ce que la matière accepte. Dans la performance, il est la distance entre le corps du performeur et celui du regardeur, entre l'exposition et le retrait, entre l'invitation et l'intrusion.
Irimi — entrer sans dominer. L'Irimi désigne l'entrée directe dans le mouvement de l'autre. Il ne s'agit pas d'affronter pour vaincre, mais d'entrer dans une force, d'en accepter la direction, de se laisser transformer par elle. Transposé à l'art, l'Irimi devient une manière de créer sans imposer entièrement sa volonté : entrer dans la toile, dans la performance, dans la rencontre, dans le conflit, sans chercher immédiatement à le résoudre.
Par cette articulation se construit une éthique du faire où chaque geste implique une conséquence.
LE PUBLIC DEVIENT ACTEUR
L'œuvre n'est pas un objet clos à contempler. C'est un espace de négociation où le regardeur est confronté à ses propres seuils. Le passage du spectateur à l'acteur est une exigence éthique : entrer dans ce geste, regarder cette figure, c'est accepter les conséquences de sa présence. Comme en Aïkido, on ne peut pas rester neutre face à une force. On l'accepte ou on la refuse, mais on choisit. Face à une figure peinte, face à un performeur exposé, ce choix constitue celui qui le fait.
Ne pas dominer trop vite. Ne pas comprendre trop vite. Ne pas résoudre trop vite.
TRANSFORMER LA CONFRONTATION EN COOPÉRATION
Ce déplacement est au cœur de la démarche. Non pour effacer les tensions mais pour en déplacer l'usage. Camus écrit dans ses Carnets :
« La liberté, c'est pouvoir défendre ce que je ne pense pas, même dans un régime ou un monde que j'approuve. C'est pouvoir donner raison à l'adversaire. »
La vraie liberté n'est pas le droit de penser ce qu'on veut, mais la capacité à reconnaître la validité de ce qu'on rejette. Dans la peinture, la figure impose ses exigences ; coopérer, c'est accepter que le geste serve son émergence. Dans la performance, le public affecte autant qu'il est affecté ; coopérer, c'est accepter que la vulnérabilité de l'artiste soit aussi sa responsabilité. Dans l'humanitaire, c'est renoncer à l'image du sauveur.
L'ABSURDE COMME CONDITION HABITABLE
Comment rendre l'absurde habitable ? Il ne s'agit pas de le résoudre, c'est impossible. L'absurde est la confrontation permanente entre notre désir de sens et l'indifférence du monde. Peindre ou performer devient un acte de dessaisissement, un renoncement à la maîtrise pour laisser l'autre devenir acteur de l'œuvre.
L'absurde n'est pas seulement tragique. Il peut aussi ouvrir à une forme de légèreté. Continuer, sachant qu'on ne finira pas. Sourire, sachant que le rocher retombera. Peindre, sachant que la peinture ne résout rien. C'est ce que LOst-It incarne : 12 000 peintures dont on ne verra jamais l'achèvement, et la joie de continuer malgré tout, parce que continuer c'est déjà vivre. Non par résignation. Mais par joie lucide.
LA TRANSFORMATION PERMANENTE
On ne détruit pas, on ne crée pas, on recombine. Dans SEPPUKU, la toile altérée par une fléchette change de forme et se redistribue. Dans CEnSURE, le lobule prélevé se multiplie en sept projets humanistes. Dans lOSt, la peinture recouverte de gommettes se transforme en repas scolaires malgaches. Dans LOst-It, le Post-it froissé devient peinture autonome.
Cette vision rejoint Olivier Hamant sur la robustesse du vivant : rien ne se perd, tout se reconfigure. L'Aïkido l'incarne dans le corps : la force de l'autre n'est pas annulée, elle est redirigée. Parfaire plutôt que détruire, altérer plutôt qu'effacer, recombiner plutôt que créer ex nihilo.
CHAQUE ŒUVRE EST UNE SITUATION
Qu'il s'agisse d'une peinture, d'une performance, d'un dispositif participatif ou d'un engagement de terrain, chaque œuvre crée une situation. Une situation n'est pas un objet à regarder. C'est un cadre où des présences se rencontrent, où des responsabilités se déplacent, où quelque chose peut advenir sans être totalement prévu.
La peinture est une situation entre le corps, la toile, la figure et le regard. La performance est une situation entre le performeur, le public, l'espace et le temps. L'humanitaire est une situation entre des êtres, des besoins, des malentendus, des obligations et des transformations réciproques.
Dans chaque cas, l'enjeu est le même : maintenir une qualité de présence face à ce qui résiste.
5. GÉNÉALOGIE ARTISTIQUE
Cette démarche s'inscrit dans une généalogie assumée — non comme influences à imiter mais comme tensions au sein desquelles penser.
Albert Camus traverse toute la démarche comme question fondatrice. À seize ans, jouer L'Étranger inscrit l'absurde dans le corps avant de l'inscrire dans la pensée : Camus n'est pas une référence mais une tension à habiter.
Gérard Gasiorowski offre un point d'ancrage par sa remise en question permanente de l'acte de peindre. Robert Filliou, par la création permanente, irrigue directement LOst-It. Roman Opalka, par son rapport au temps comme matière, structure la temporalité de LOst-It. Pierre Soulages a été une rencontre fondatrice : à treize ans, devant son œuvre à Rodez, peindre ne suffit plus, il faut être artiste. Sophie Calle questionne la mise en forme : se montrer pour parler des autres, séries protocolaires, finalité livre.
Sur la performance : Bruce Nauman, Michel Journiac et Marina Abramović — pour qui l'engagement physique engage une responsabilité éthique.
Deux présences contemporaines résonnent aujourd'hui : Olivier Hamant, biologiste de la robustesse du vivant, qui pense la variabilité comme condition de vie ; Cristina Escobar, qui retrouve les mêmes sujets avec une diférente.
6. FA.ZA.SO.MA. - UNE RÉFLEXION EN ACTE

Centre d'actions sociales Mitsangana - 2022 – Ilaka Centre, Madagascar
FA.ZA.SO.MA. entre dans la vie de Sébastien Layral D'Alessandro avec l'amitié de Mano Solo en 2004. En 2011, Isabelle Monin, la mère de ce dernier lui confie les œuvres du musicien disparu pour une exposition dans son atelier. Un concert au bénéfice de FA.ZA.SO.MA. est organisé pour l'occasion : c'est là que la rencontre avec Francine Lnglet et Claude Prompt, les deux fondatrices, devient réelle. L'engagement se construit lentement jusqu'au premier voyage en 2016, où la présidence de l'association lui est confiée.
L'association ne cessera plus d'être traversée par des pertes : Claude au retour de ce premier voyage, Elena D'Alessandro Layral en mars 2024. Aujourd'hui Francine, 85 ans, passe le relais.
Sur place, aucune production plastique. Ne pas faire de la réalité des autres une matière première est déjà une position éthique. Ce que ce terrain apprend : une perte complète de repères, corps et pensée confrontés à une réalité qui ne leur obéit pas. C'est cela, une réflexion en acte : pas une théorie appliquée, mais une pensée qui se refait chaque fois qu'elle rencontre du réel. L'apprentissage de la perte.
7. CE QUI EST OUVERT
Toute œuvre qui prétend penser l'inachèvement doit accepter de ne pas tout intégrer. Certaines pièces résistent encore à l'écosystème. Certaines collaborations n'ont pas livré leur sens. Certains gestes restent en marge. Certaines contradictions demeurent.
C'est nécessaire. Si tout était parfaitement organisé, l'arbre serait mort. Il serait devenu monument, système, archive.
L'écosystème n'est pas une explication définitive. C'est une manière provisoire de lire une œuvre en mouvement.
8. CONTINUER À CROÎTRE
L'arbre n'est jamais achevé. Ses racines continuent de s'enfoncer, ses branches de s'étendre. La croissance est condition de vie. Une racine peut devenir branche structurelle, une collaboration inattendue peut relancer le mouvement.
La transposition du Mythe de Sisyphe ne se limite pas à LOst-It : elle irrigue plusieurs séries simultanément — 83 peintures sur 12 000, soit moins de 1 %. Comme l'arbre qui ne cesse de pousser sans jamais être complet, cette proportion n'est pas un manque, c'est la preuve que le système est vivant.
Peindre, performer et penser participent d'un même mouvement : chercher des formes qui permettent d'habiter lucidement le monde et de rendre possible une expérience de coexistence.
Entretien donné au directeur du Musée Labenche. Quarante-cinq minutes pour traverser l'écosystème en parole : la question fondatrice, l'absurde camusien, la métaphore de l'arbre, les outils d'Aïkido, LOst-It, l'engagement à Madagascar, l'indissociabilité peinture/performance, la place du regardeur.
Éclairage sur le travail et l’exposition réalisée à la Chapelle Saint Libéral, exprimé par un regard curatoriel. 2024